Construire de nouveaux ponts dans une ville aux deux visages

En France, les gens de plus de 40 ans sont souvent persuadés d’avoir déjà entendu le nom « Mitrovica ». Il y a vingt ans, sur leurs télés cathodiques, des images de la dernière des guerres de l’ex-Yougoslavie parsemaient les JT, et les présentateurs de l’époque parlaient en boucle de cette ville, « Mitrovica ». J’avais six ans quand la guerre du Kosovo battait son plein, donc je ne me rappelle pas ce nom. Mais aujourd’hui, j’y habite.

Je suis arrivé au Kosovo en mars 2018 via un service civique dans l’organisation GAIA Kosovo, la branche locale du Service Civil International (SCI). Intéressé de voir à quoi ressemblait un pays européen vingt ans après un conflit sanglant, et aventureux de découvrir toutes les cultures si différentes de la mienne, j’ai démarré mon volontariat dans un centre d’éducation non-formel pour enfants Roms, eux-mêmes vivant dans une enclave serbe du Kosovo, dans la ville de Gračanica. Chaque jour, les autres volontaires et moi-même tentions de fournir des bases d’éducation à ces enfants issus de la misère qui ne sont pas tous scolarisés. Mon but personnel était rapidement satisfait : j’en apprenais plus sur la vie dans les Balkans, sur les complexités du Kosovo, sur la vie quotidienne des familles Roms… Mais après six mois, après des consultations avec les coordinateurs de l’organisation, nous décidions d’ouvrir un nouveau programme, dans une autre ville, la ville de Mitrovica.

Pendant la guerre, Mitrovica a été particulièrement affectée, due à sa position géographique intéressante (proche de la Serbie centrale, dont les forces se battaient contre les indépendantistes d’ethnie albanaise) et à ses ressources naturelles (une ville minière active depuis des siècles). Lors de l’arrêt des combats, les civils serbes se sont réfugiés au nord du fleuve traversant la ville, et les civils albanais ont fui les persécutions en allant au sud du fleuve. La ville devint divisée en deux, chaque « camp » se sentant menacé par l’autre. Vingt ans plus tard, la situation a bien peu changé.

Traverser le pont principal, gardé par des gendarmes italiens de l’OTAN, est toujours une expérience déroutante. Alors que du côté sud flottent les drapeaux albanais, quelques mètres au nord le drapeau serbe est omniprésent. Traverser ce pont, c’est comme changer de dimension. Une autre langue est parlée, une autre monnaie est échangée, une autre religion est pratiquée… Pour les jeunes de vingt ans ou moins, la ville a toujours été ainsi, divisée. Et c’est là que le réel problème réside.

Mon volontariat aujourd’hui (désormais au sein du programme des Corps Européens de Solidarité) consiste principalement à trouver des moyens pour les jeunes citoyens de Mitrovica, au Nord comme au Sud, de repenser leur ville comme unie et paisible, de combattre les préjugés racistes qui planent des deux côtés du fleuve, et de trouver des moyens pour que les jeunes de différentes communautés acceptent de se rencontrer. La tâche n’est pas simple, tant le traumatisme de la guerre est encore vif chez certains, et tant la division est entretenue par les partis politiques et les médias. Pourtant, on trouve ces jeunes qui sont sincèrement curieux de comprendre le point de vue de « l’autre », et de partager un moment avec lui ou elle. On organise des événements pour parler de choses qui unissent : l’environnement, la musique, le sport, la cuisine. Les jeunes viennent en parler avec nous, et surtout, entre eux. On vient rencontrer et discuter avec les acteurs culturels des deux côtés de la ville, pour trouver des points communs, des terrains d’entente. On invite des volontaires de toute l’Europe pour peindre les murs des deux côtés du pont. En ce moment, on rencontre les enfants d’écoles du Nord et du Sud pour leur faire faire des activités similaires, que l’on pourra exhiber des deux côtés du fleuve.

La première fois que j’ai visité Mitrovica et que j’ai traversé son fleuve, je me suis cru en plein dans un film de science-fiction. Jamais je n’avais eu l’occasion d’explorer une ville divisée, de pouvoir voir et sentir la géopolitique à chaque coin de rue. Mon volontariat, c’est aussi ça. C’est me rendre compte des complexités du monde, pas juste à travers des livres mais à travers des rencontres. C’est apprendre des cultures et des opinions qui m’entourent, comprendre que tout n’est pas noir ou blanc.  Mais c’est surtout essayer, avec humilité, de rendre le monde un peu meilleur, en commençant par une ville, en commençant par quelques groupes de jeunes. Peindre les murs des deux côtés du pont, et en profiter pour effacer les graffitis racistes, ça n’avait jamais été fait par personne. Des volontaires comme moi peuvent, ensemble, avoir un impact fort et beau sur une situation mauvaise et triste. Pas forcément par nous-mêmes, mais surtout en apportant une touche d’espoir à une population qui en a bien besoin, et donc en donnant la motivation de répliquer bonne action après bonne action. Petit à petit, la division s’effacera.